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Tristan l'Hermite, un auteur polygraphe

 

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Tristan, un auteur polygraphe

(par Sandrine Berregard, Université Marc Bloch-Strasbourg II, Secrétaire de l’Association des Amis de Tristan L’Hermite)

NB on trouvera une bibliographie sur la question en se rendant ici:

 

  • Trois grands ensembles

L’œuvre de Tristan se partage en trois grands ensembles : la poésie (trois recueils au total, publiés entre 1633 et 1648), le théâtre (cinq tragédies, une tragi-comédie, une comédie et une pastorale, créées entre 1636 et 1653) et la prose narrative (Principes de cosmographie, Lettres mêlées, Le Page disgracié et Plaidoyers historiques, publiés entre 1637 et 1643). À quoi il faut ajouter L’Office de la sainte Vierge (1646), qui non seulement témoigne de l’inspiration religieuse du poète, mais qui associe également textes en prose et pièces en vers. Auteur polygraphe par excellence, Tristan manifeste son goût pour la diversité à l’intérieur même de chacun des genres qu’il pratique. Ainsi, dans le recueil des Vers héroïques (1648), qui réunit des pièces de différentes périodes, on trouve des poèmes d’éloge (d’où le titre donné à l’ouvrage), des poèmes d’amour, des poèmes burlesques et enfin des poèmes autobiographiques, par lesquels Tristan exprime les souffrances inhérentes à son état de poète courtisan.

  • quatre grandes périodes

La pratique successive de ces diverses formes d’écriture permet de distinguer quatre grandes périodes dans la carrière de l’auteur.

  • première période, un poète mélancolique

Comme la plupart des jeunes écrivains de son temps, désireux d’obtenir une reconnaissance sociale rapide, Tristan, dont les premiers essais littéraires datent vraisemblablement du début des années 1620 ( Les Vers du ballet de Monsieur Frère du Roi (1626) constituent le premier texte publié de Tristan, mais ses premières compositions lui sont probablement antérieures), c’est-à-dire de l’époque où il prend son pseudonyme, commence par écrire des pièces en vers, et son entrée au service de Gaston d’Orléans, qui restera longtemps son protecteur, sa rencontre avec Isabelle infante d’Espagne à la cour de Bruxelles, où son maître, en conflit avec le roi Louis XIII, a trouvé refuge, le conduisent à se tourner vers la poésie encomiastique. Toutefois, le tempérament mélancolique du poète, inscrit dans le prénom même qu’il s’est choisi, explique le ton élégiaque des poèmes d’amour qu’il compose alors pour rendre hommage à la comtesse de Bergh, courtisée par le duc de Bouillon (Les Plaintes d’Acante). Le long poème en stances qui donne son titre au premier recueil de Tristan (1633) rassemble les principales sources auxquelles puisera l’auteur dans ses productions ultérieures (la mythologie, l’élégie latine et la poésie italienne), mais il montre également un personnage qui, en raison de sa forte propension à la mélancolie, semble pouvoir être considéré comme un double littéraire du poète.

  • seconde période: Tristan, auteur dramatique et comblé

Si Tristan se tourne ensuite vers la tragédie ( La Mariane est représentée en 1636, au Théâtre du Marais, avec le célèbre Montdory dans le rôle d’Hérode), c’est sans doute parce que le théâtre connaît alors un succès considérable, encouragé par la politique de Richelieu, et que l’auteur y trouve donc le moyen de toucher un plus large public. La création de cette pièce marque en effet un tournant majeur dans la carrière de Tristan, unanimement salué pour ses talents d’auteur dramatique ( Voir les références données à ce sujet par D. Daniela Dalla Valle, p. 7-8 dans Œuvres complètes, t. 4, Paris, Champion (Sources classiques), 2001), puisque désormais la pratique du théâtre constitue un pan majeur de son activité littéraire, sans pour autant le détourner de l’écriture poétique proprement dite. La régularité de ses pièces montre également combien il est soucieux de se conformer à l’esthétique du temps, même si l’usage de certains procédés (comme le songe prémonitoire, récurrent dans son théâtre) le rattache évidemment à la tradition humaniste.

  • troisième période: prose et amertume

Néanmoins, l’échec de sa deuxième tragédie, Panthée, ajouté à l’ingratitude de Gaston d’Orléans et aux souffrances causées par la maladie, explique le besoin, éprouvé par Tristan, d’exprimer son amertume dans une série de textes plus personnels, comme les lettres qu’il adresse à Théophile ou à son frère et qu’il intègre au volume de Lettres mêlées, destiné par ailleurs à recueillir des lettres conventionnelles (des épîtres dédicatoires, des lettres de consolation et des lettres d’amour probablement fictives, conçues dans l’esprit du pétrarquisme). Mais c’est surtout dans son roman autobiographique que l’auteur laisse libre cours à l’expression de son tempérament mélancolique : sans trop s’éloigner de la tradition romanesque (on y reconnaît ainsi l’influence du roman comique, du roman picaresque et du roman sentimental), il crée un texte qui se distingue par son originalité et qui, pour cette raison même sans doute, fut un échec commercial.

  • dernière période: genres oubliés, auteur reconnu.

Peut-être aussi l’intérêt que manifeste Tristan dans les dernières années de sa carrière pour des genres plus ou moins tombés en désuétude (la pastorale dramatique et la comédie à l’italienne) s’explique-t-il par la volonté d’indépendance d’un auteur que l’institution récompensa assez tardivement, puisque c’est en 1648 seulement qu’il accède enfin à l’Académie française, alors que la plupart des écrivains de sa génération y avaient été installés une bonne dizaine d’années auparavant.

 

  • une oeuvre cohérente
  • unité thématique et structurelle

Malgré la diversité de ses expériences, Tristan parvient à construire un ensemble cohérent, à la fois sur le plan formel et sur le plan thématique. S’y dessine la figure du poète mélancolique, qui prête ses traits à de nombreux personnages (Acante, Araspe, Ariste …), mais qui surtout permet à l’auteur de confondre réalité et fiction (selon l’ambiguïté constitutive du Page disgracié), par exemple lorsqu’il introduit des images empruntés à la tradition pastorale pour exprimer ses propres souffrances (Ode à Monsieur de Chaudebonne). Plus que le parcours de l’écrivain dans la société il importe donc de suivre l’itinéraire du créateur, afin de comprendre pourquoi et comment s’effectue le passage d’une forme d’écriture à l’autre. Ainsi, les deux « Histoires tragiques » contenues dans Le Page disgracié (II, 7 et 8) non seulement permettent à l’auteur de faire usage d’un procédé que les lecteurs contemporains affectionnent (insérer dans un récit-cadre des récits secondaires), mais, comparables aux intrigues qu’il développe dans ses tragédies, elles semblent également pouvoir être considérées comme les matrices de pièces à venir. De même, la forte présence du modèle pastoral dans l’ensemble de l’œuvre tend à montrer que, loin d’être simplement le fruit des circonstances (les amis de Rotrou ayant demandé à Tristan de compléter le brouillon d’une pièce laissée inachevée par le poète disparu), l’écriture de l’Amarillis correspond chez l’auteur des Plaintes d’Acante à un véritable aboutissement. Enfin, les discours que prononcent les personnages des Plaidoyers historiques ne sauraient être compris en dehors de la référence au modèle théâtral.

  • un désir constant : satisfaire le public

Contrairement à l’idée véhiculée par une longue tradition critique, il paraît donc difficile de séparer les différents aspects de l’œuvre tristanien, d’autant plus qu’un examen attentif de la chronologie montre que les textes se suivent de près : par exemple, Le Page disgracié, publié en 1643, voit le jour deux ans après La Lyre et un an seulement avant les trois pièces La Mort de Sénèque, La Mort de Chrispe et La Folie du sage. Ainsi remise en lumière, la polygraphie de Tristan peut être interprétée comme l’expression d’un désir constant, celui de satisfaire – successivement ou simultanément (selon qu’il s’agit d’une polygraphie contrastée ou d’une polygraphie intégrée) – les diverses attentes du lectorat : par exemple, les poèmes galants que contient La Lyre sont propres à satisfaire le public des salons, alors que les tragédies offrent à l’écrivain une plus large audience. En revanche, l’écriture autobiographique, telle qu’elle se développe à partir de 1642, obéit à une nécessité intérieure, celle d’exprimer son amertume en toute liberté, plutôt qu’à une nécessité sociale.

  • un auteur caméléon

L’éclatement (relatif) de son œuvre laisserait à penser que Tristan est une sorte de caméléon -c’est ainsi qu’A. Viala qualifie Racine, dont il retrace la carrière (Racine, la stratégie du caméléon, Paris, Seghers, 1990-, soucieux avant tout de satisfaire les exigences de ses protecteurs successifs et/ou de pratiquer les genres à la mode. Sans sous-estimer l’importance du contexte dans ses choix littéraires, une lecture précise de ses textes montre, au contraire, que l’écrivain se construit un itinéraire personnel, placé sous le signe de la mélancolie, motif qui confère à l’ensemble son unité et sa singularité.